2013 - Le millésime de l’adversité
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2013 restera comme l’un des millésimes les plus éprouvants des dernières décennies à Bordeaux. Une année où la météo a imposé son tempo, où chaque fenêtre de ciel clair devenait précieuse. Entre l’hiver interminable, le printemps froid et détrempé, la floraison chaotique, la grêle d’été et la pourriture fulgurante de septembre, les vignerons ont dû faire preuve d’une vigilance extrême.
Pourtant, malgré la difficulté, certaines réussites existent : des blancs secs d’une fraîcheur éclatante, des liquoreux splendides — parmi les plus fins de la décennie — et, dans le rouge, quelques crus valeureux portés par la précision du travail humain. 2013 est un millésime de contraste, où la grâce est rare mais d’autant plus admirable lorsqu’elle apparaît.
Introduction
Je ne sais pas comment commencer ce dossier primeur.
Vous expliquer la teneur des défaillances du millésime prendrait des pages. C'est la plus grande catastrophe viticole en terme de qualité attendue qu'il m'ai été demandé de commenter. Les volumes ne se portent pas mieux : Par rapport aux quelques 6,5 millions d’hectolitres que produit le Bordelais chaque année, cette année 2013 atteint péniblement 4 millions d'hecto !
Même le millésime 1992, tant décrié était, à mon palais, meilleur.
Floraison impossible, grêle, pourriture. Des deux saisons, printemps, été, concernées, pas une période n'a été clémente pour produire au moins des vins simples mais équilibrés.
Certaines propriétés ont décidé de ne pas produire de vin alors que d'autres n'ont même pas eu le choix. Certaines propriétés ont décidé de faire seulement des rosés...
Bref, comme on dit ici : « c'est la cata ! ».
Analyse météo
L’année commence sous la pluie : un hiver saturé d’eau, froid et sombre, qui retarde le débourrement. Le printemps ne fait qu’accentuer le malaise : températures basses, sols asphyxiés, végétation pâle, 434 mm de pluie entre janvier et mai, floraison tardive et catastrophique, entraînant coulure et millerandage massifs.
Le mois de juillet, chaud et lumineux, laisse espérer un redressement, mais les orages violents et la grêle viennent briser cet élan. La vigne, jamais soumise à la contrainte hydrique, ne parvient pas à arrêter sa croissance et ne concentre pas ses tanins.
Août se stabilise, mais trop tard.
En septembre, seule la première semaine est favorable. Puis la pluie revient, dégradant les pellicules et provoquant une pourriture grise d’une vitesse exceptionnelle, parfois en une nuit. Les vendanges rouges se déroulent sous pression constante.
Une seule constante :
aucune des cinq conditions d’un grand millésime rouge à Bordeaux n’a été remplie.
Ces cinq conditions, traditionnellement retenues pour les grands rouges bordelais, sont :
Une floraison précoce et rapide, sous un temps sec, permettant une bonne fécondation, des rendements satisfaisants et une maturité homogène.
Un début de contrainte hydrique à la nouaison, limitant le grossissement des baies et déterminant leur richesse tannique future.
L’arrêt franc de la croissance de la vigne avant la véraison, imposé par une contrainte hydrique suffisante, pour que la plante concentre ensuite son énergie sur la maturation des raisins.
Une maturation complète des raisins, rendue possible par un feuillage fonctionnel jusqu’aux vendanges, sans reprise excessive de la croissance végétative.
Un temps clément pendant les vendanges, sec et stable, permettant d’attendre sereinement la maturité des différentes parcelles et des cépages tardifs, sans crainte de dilution ni de pourriture.
En 2013, aucune de ces conditions n’a été réellement réunie, ce qui explique la fragilité du millésime en rouge.
Rive droite
Sur la rive droite, le Merlot, frappé dès le printemps par la coulure et le millerandage, peine à exprimer sa chair habituelle. Les baies, petites et peu sucrées, donnent des vins souvent tendus, maigres, marqués par des acidités élevées. À Saint-Émilion, les terroirs argilo-calcaires offrent toutefois une certaine résistance : les vins y gagnent en droiture et en fraîcheur, avec une élégance discrète lorsque le Cabernet Franc apporte son soutien. À Pomerol, les terroirs sableux ont particulièrement souffert : les baies éclatent facilement, la pourriture s’installe vite, et seuls les secteurs les mieux drainés parviennent à préserver du volume. Dans les Côtes — Castillon, Francs, Fronsac — les rouges se distinguent par leur sincérité : des vins droits, lumineux, portés davantage par l’acidité que par la puissance, mais avec une franchise qui leur donne un charme simple. Une rive droite délicate, fragile, où la réussite dépend plus que jamais de la précision du tri et du travail à la vigne.
Rive gauche
La rive gauche offre un visage plus contrasté. Le Cabernet Sauvignon, plus tardif, profite mieux de la brève fenêtre sèche du début septembre. Le Médoc et les Graves livrent ainsi des profils où la fraîcheur domine, mais où la matière reste souvent légère. Saint-Estèphe, épargné par les pluies d’automne, s’impose comme l’ensemble le plus cohérent du millésime : des vins droits, fermes, sincères. Pauillac et Saint-Julien affichent des silhouettes élancées, nettes, mais moins denses qu’à l’accoutumée ; l’acidité élevée y donne des structures tendues, parfois strictes. Margaux, fidèle à son style parfumé, propose des rouges gracieux mais aériens, au charme immédiat mais à la profondeur limitée. À Pessac-Léognan, les rouges se distinguent par leur finesse et leur éclat, avec des équilibres naturels et une lecture plus harmonieuse du millésime. Une rive gauche sobre, fraîche, délicate, où seuls les terroirs les mieux ventilés ou les moins arrosés ont su tirer leur épingle du jeu.
Blancs secs
Les blancs secs ne sont pas grands. Ils manquent un peu de chair et de gras pour l'être. Néanmoins, ils sont frais, floraux, et leur équilibre est nerveux, voir vif, en raison des bonnes acidités conservées jusqu'aux vendanges. Cela nous ramène au Bordeaux blanc sec véritablement septentrional comme on en voyait plus depuis longtemps. Avec des équilibres et des chairs proches de ce que nous connaissons dans la Loire par exemple. Néanmoins, le manque de chair, de profondeur, ou le tranchant ou mordant de l'acidité fait le défaut de quelques vins.
Certains ont bien joué le millésime et il est aussi probable que celui-ci se prêtera convenablement au vieillissement.
Liquoreux
Un très bon millésime pour les liquoreux et pourtant qui n'a pas été facile à gérer. Cela ce retrouve à la dégustation : d'un coté, les bonnes acidités maintenues jusqu'au vendange apportent beaucoup de fraicheur au vin et la pourriture noble a développé un nectar particulièrement florale au cœur des baies ; de l'autre, la fulgurance de la pourriture a fragilisé l’état sanitaire et a précipité les vendanges.
Il y avait donc moyen de faire des grands liquoreux mais en comptant sur un investissement total et précis du vigneron
L'écurie Derenoncourt
Dans notre organisation du marathon des primeurs, nous commençons toujours avec les vins sous la houlette de l'équipe de Stéphane Derononcourt. Voici la possibilité de se faire une opinion assez aiguisée du millésime, d'une part parce que l'ensemble des domaines proviennent de tous les coins du Bordelais, d'autre part parce que c'est ici que nous trouvons un rassemblement des meilleurs vins produits chaque année.
Et bien les amis, je dois vous dire que ce n'est pas folichon !
Stéphane Deroncourt, l'a dit lui-même dans des interview de confrères : « c'est un millésime déficient, sans potentiel de garde, de qualité moyenne et parfois médiocre".
« On ne peut rien contre les caprices du ciel, un tsunami, une grêle, un printemps épouvantable, un manque de maturité... La nature n'est ni aimable ni clémente. Notre métier, c'est de la comprendre, déjouer ses pièges. Parfois elle est trop forte et on ne peut que subir. Ce 2013 nous ramène à l'humilité ».(le figaro 6/02/2014).
Vous voyez, il n'y a pas que moi qui vous le dis. Après le millésime 2012 où je vous faisais l'apologie des millésimes médiocres en 2, tout en espérant que 3 marquerait le début de la résurgence qualitative : Que néni, c'est juste pire.
C'était presque écrit : « 2013 année de la b.... ! ».
Conclusion
2013 fut une année de défis, mais aussi de progrès. Grâce à la rigueur des vignerons, Bordeaux a su transformer la fragilité climatique en élégance et en pureté. Les rouges, frais et légers, séduisent par leur franchise ; les blancs, superbes, atteignent des sommets de précision ; les liquoreux, majestueux, rappellent la magie du Sauternais.
Un millésime de résilience, sincère et touchant — la patience récompensée.
Le tour des appellations – Coups de cœur
Saint-Émilion
14/20
Valandraut — Le Carré — Le Dôme — Les Astéries — Sansonnet
13+/20
Pavie Macquin — Troplong Mondot — Rol Valentin — Latour Figeac — Guadet
13/20
Vieux Château Mazerat — La Dominique — Bellefont-Belcier — Villemaurine — Pressac
Puisseguin Saint-Émilion (11+/20)
Claud Bellevue
Pomerol
13/20
Clos du Clocher — Le Bon Pasteur — La Croix de Gay — Beauregard — Petit Village — Clos l’Église — La Conseillante — Clos Vieux Taillefer
Fronsac / Francs / Castillon
12+/20
Veyry — Valmy Dubourdieu Lange — Monlandrie (Castillon)
Ad Francos (Francs)
Dalem — Haut-Carles — Moulin Haut-Laroque — La Vieille Cure — Fontenil — La Rousselle (Fronsac)
11+/20
Franc Lafleur (Castillon)
Puygueraud (Francs)
Pauillac & Saint-Julien
13+/20
Grand-Puy-Lacoste (Pauillac)
13/20
Batailley (Pauillac)
Saint-Estèphe
13+/20
Haut-Marbuzet
13/20
Lafon-Rochet — Cos Labory
12+/20
Meyney
Margaux
14/20
Labégorce
13/20
Du Tertre
Pessac-Léognan (rouges)
14/20
Les Carmes Haut-Brion — Domaine de Chevalier
13+/20
Fieuzal — Pape Clément — Smith Haut Lafitte — Malartic-Lagravière
13/20
Rahoul
Médoc / Haut-Médoc
13/20
Poujeaux (Moulis)
12+/20
Sociando-Mallet — Belgrave
12/20
Cambon La Pelouse
11+/20
Hanteillan
Blaye, Bourg, Graves de Vayres, Bordeaux
12/20
Haut-Bertinerie — Magdelaine Bouhou (Blaye)
Tayac Cuvée Rubis (Bourg)
Lesparre (Graves de Vayres)
Tour Mirambeau Cuvée Passion (Bordeaux)
11+/20
Rousselle (Bourg)
Jean Faux (Bordeaux)
Blancs secs 2013 (sélection)
14/20
Domaine de Chevalier — Couhins-Lurton
13+/20
Fieuzal — Smith Haut Lafitte — Latour Martillac — Pape Clément — Olivier
13/20
Pique-Caillou — Rahoul — Cruzeau — Chantegrive — Cérons
Tour de Mirambeau — La Perrière — Sainte-Marie
Ad Francos “Pierres Blanches”
12+/20
Château des Tourtes (Blaye)
Jean Faux — Thieuley — De Lussac — De Reignac — Charmes-Godard
Liquoreux 2013 (sélection)
15/20
Guiraud — Raymond-Lafon — La Tour Blanche
14+/20
Rayne-Vigneau — Rieussec — Doisy-Daëne — Sigalas Rabaud — Clos Haut-Peyraguey — Lafaurie-Peyraguey — De Fargues — Suduiraut
14/20
Closiot — De Malle — Romer du Hayot — Rabaud-Promis — Doisy-Védrines — Coutet
13+/20
Du Coustet — Caillou — Laville
13/20
Cantegril — Symphonie de Haut-Peyraguey — Piada — Tuytens — Bouade — De Veyres
Grand-Peyruchet — Dauphiné Rondillon
12+/20
Lapinesse — Loupiac Gaudiet